Livret


LIVRET DU DRAME MUSICAL
« LES CHOUANS »
d’après le roman éponyme de BALZAC

Prélude musical

ACTE PREMIER

Premier tableau

Devant l’auberge des Trois-Maures à Alençon

Le colonel Hulot, gouverneur militaire des territoires de l’Ouest, peste contre la dépêche qu’il a reçue de Paris, lui enjoignant de se mettre au service d’une aristocrate et de l’escorter jusqu’à Fougères. De son côté, le capitaine Merleau ― un peu las de toutes ces années de guerre ― est conquis par la grâce de Marie de Verneuil.

Le colonel Hulot et le capitaine Merleau : Par les voies de l’enfer (I,01)

(le colonel Hulot)

Je suis furieux très irrité
De bons soldats pour escorter
Une mondaine quel office sinistre
Pour sûr la fille de quelque ministre

Nous paradons quand sans riposte
On dévalise la malle-poste
Les gens qui regimbent sont assassinés
Le pays est rançonné

(le capitaine Merleau)

Mon colonel
Vous me paraissez bien rebelle
Au charme ingénu
De cette belle et charmante inconnue

Moi je suis las
Des combats qui n’en finissent pas
Je suis bienheureux
De penser à autre chose sacrebleu

(le colonel Hulot)

Je le sais je suis une bête
Mais je n’aime pas qu’on m’embête
Ces muscadins et troupiers de salon
Pourraient choyer eux-mêmes leurs cotillons

La République a ses migraines
Elle engage une patricienne
Créature tortueuse et écorchée
Aux mains du glauque Fouché

(le capitaine Merleau)

Mais cette garce
Que vient-elle faire dans cette farce
Son odieux comparse
Discerne-il encore Vénus de Mars

Une ci-devant
Qui s’en prendrait à ces brigands
C’est assez étrange
Des mains pour broder un visage d’ange

(le colonel Hulot)

La damnée femelle servira d’appât
À sa vue le loup sortira du bois

(ensemble)

On se bat à présent comme des serpents
Embuscades traquenards embûches ou guet-apens

(le colonel Hulot)

Un jeu sordide va commencer
Et nous serons tous menacés

(ensemble)

Car à Paris on choisit de mener nos affaires
Par les voies de l’enfer
Par les voies de l’enfer
L’enfer

Ils quittent les lieux.
Arrivent Florine et Marie de Verneuil.
Florine, l’amie et la confidente de Marie, interroge celle-ci sur les raisons de ce voyage en pays chouan. Marie lui fournit quelques explications, sans cependant se livrer complètement.
Elles gagnent ensuite leurs chambres.

Florine : Marie dites-moi (I,02)

(Florine)

Oh ma chère amie
Vous n’avez plus ri
Depuis que nous sommes parties de Paris

Vous restez murée
Triste conjurée
Dans un silence de granit désespéré

Nous nous sommes jetées
Comme des effrontées
Sur des chemins cahoteux et redoutés

Depuis quelques lieues
Un soudard rugueux
Nous embrasse d’un regard noir et furieux

Oh ma douce amie
Vous n’avez rien dit
De la Normandie où vous avez grandi

Quelle est la raison
Ou la déraison
Qui vous conduit à présent vers Alençon

Il y a peu de temps
Sans un sou vaillant
Vous parliez de disparaître sur-le-champ

Quand un messager
De Monsieur Fouché
Avec maints égards est venu vous chercher

Marie dites-moi
Marie dites-moi
Ne m’abandonnez point à mon embarras

Oui je crains pour vous
Et je vous l’avoue
Un mot de vous rendrait ce tourment plus doux
Un mot de vous rendrait ce tourment plus doux
Bien plus doux

Marie de Verneuil : Vois-tu Florine (I,03)

(Marie)

Vois-tu Florine
Bien à tort tu imagines
Que je suis d’humeur chagrine
Mon cœur est en émoi
Mon esprit en effroi
Oui je m’enflamme
Pour un fol dessein pouvant forger un drame
Il enchante et envoûte mon âme
Le silence
Me tient lieu de conscience

Oh
Chênes noirs aux couronnes jaunies
Feu d’un ciel à l’agonie
Ajoncs frissonnant sous les rafales
Masquant de fiers Parsifals
Changements fulgurants des couleurs
Douce lumière et charme enjôleur

Intrigue obscure
Veinée de passions et de blessures
J’en sens le souffle sur ma guipure
Un parfum d’aventure m’envahit
L’horrible couteau
Silhouette lugubre pendue sur mon cou
N’a pas même forcé mon goût
Pour le rôle plein d’attraits
Qu’on m’offrait

Non
Heures ternes d’une vie rangée
Comme vous me désespérez
J’aime l’épreuve et je la désire
Doux et insidieux plaisir
Quand on risque gros pour peu de gloire
Quand la mort est le dernier rempart

Espoirs volés
Pâles souffrances qui m’ont effleurée
Je n’ai pas vraiment aimé
Je suis lasse d’espérer
De rêver
Espérer et rêver
Rêver

Le marquis de Montauran, jeune chef des Chouans tenant son pouvoir du Roi en exil, se trouve également à l’auberge, déguisé en officier de marine. Il reproche à Madame du Gua les exactions commises par les Chouans. Celle-ci, en se défendant, laisse entrevoir les sentiments qu’elle lui porte.

Madame du Gua et le marquis de Montauran : Voilà des mois (I,04)

(le marquis de Montauran)

Voilà des mois que je suis là
Envoyé par le Roi
Pour mener un combat
Voilà des mois que je suis là
Sans autre résultat
Que quelques coups d’éclat

Où sont ces figures de légende
Les troupes que je commande
Saccagent pillent et brigandent
Et vous n’êtes pas la dernière
À toujours vous complaire
Dans ces viles affaires

(Madame du Gua)

Mais marquis nous avons grand besoin d’or et d’argent
Pour acheter des armes et satisfaire nos gens
Pas une guerre ne fut gagnée avec des gueux
Pieds nus armés de fourches et de pieux

Vous n’êtes plus Monsieur auprès du Roi en Courlande
Nourri d’esprit courtois et vivant de prébendes
Le courage ne suffit plus pour les défaire
Les Bleus s’y entendent à la guerre

(le marquis de Montauran)

Tous vos guet-apens m’indisposent
Ils ne sont pas grandioses
Et nuisent à notre cause
Ces bandes de coupe-jarrets
Trop désordonnées
Ne peuvent faire une armée

À défaut de rien empêcher
Quand vous les y pressez
Prête à tout sacrifier
Je dois me tenir à l’écart
De ces menées barbares
Qui ternissent notre gloire

(Madame du Gua)

Ce serait je le sais un bonheur éternel
D’aller vous retrouver dans votre citadelle
La vertu doit être bien douce auprès de vous
Je crois que j’aime votre dégoût

En secret je me prends à regretter parfois
Ce que ces massacres sanglants ont fait de moi
Pourtant toute besogne a sa nécessité
Le propre de la guerre est de tuer

Deuxième tableau

À l’auberge des Trois-Maures à Alençon, avant le dîner pris en commun

Marie de Verneuil, Florine, Madame du Gua, le marquis de Montauran et le capitaine Merleau tentent de savoir qui ils ont en face d’eux.

Le marquis de Montauran, Marie de Verneuil, le capitaine Merleau, Madame du Gua et Florine :
Souffrez Madame (I,05)

(le marquis de Montauran)

Souffrez Madame qu’à vous je me présente
Citoyen Antoine Saint-Mérante
Je suis honoré et flatté
De déjeuner à vos côtés

(Marie de Verneuil)

Mon Dieu dans cette auberge bien modeste
J’espère que le dîner sera digeste
Marie de Verneuil est mon nom
Florine est ma compagne

(le marquis de Montauran)

Madame du Gua ma gouvernante
M’escorte jusques à Nantes
Premier lieutenant de vaisseau
Je dois embarquer aussitôt

(le capitaine Merleau)

Je suis le capitaine Merleau
Adjoint au colonel Hulot
Gouverneur de ce territoire
Au nom du Directoire

(Madame du Gua à Marie de Verneuil)

Vous semblez être une personne bien précieuse
À en juger par cette troupe si nombreuse
Êtes-vous protégée ou surveillée
Vous me voyez fort intriguée

(Florine)

Ces terres de l’Ouest fourmillent de Chouans
Aux vraies allures de brigands
Voyager seul est une gageure
Parfois une l’aventure

(le marquis de Montauran)

Ces gens défient la République
Il faudra bien qu’on leur réplique
Une action vigoureuse s’impose
Pour que triomphe notre cause

(Marie de Verneuil)

Nous vivons une époque terrible
Où chacun n’est plus qu’une cible
Depuis qu’est tombée la Bastille
L’eau est couleur de myrtille
L’eau est couleur de myrtille

La conversation est soudain interrompue par un cri de chouette obstinément répété, en réalité le signal utilisé par les Chouans. C’est ce qu’explique avec une ironie amère le capitaine Merleau.

Le capitaine Merleau : Le cri des chats-huants (I,06)

(Marie de Verneuil)

Mais quel est donc ce cri
Qui pénètre jusques ici

(le capitaine Merleau)

C’est Madame le cri d’une chouette
Ces oiseaux pullulent comme des mouettes
Les érudits les disent noctambules
Cependant tout le jour ils ululent

Ajoncs du bocage
Ruelles du village
Cri tendu d’une colère sauvage
Impudent rapace
D’une belle audace
Pour lui j’ai du plomb dans ma besace

Ces cris stridents que le vent nous porte
Ce sont Madame des mots qu’il colporte
Une question ou une réponse
Ou encore un danger qu’on annonce

Ajoncs du bocage
Ruelles du village
Cri tendu d’une colère sauvage
Impudent rapace
D’une belle audace
Pour lui j’ai mis du plomb dans ma besace

La clameur serait bien attachante
Si la volaille n’était point méchante
Régnant sans partage et sans scrupules
Elle est de ce pays le scrofule

Ajoncs du bocage
Ruelles du village
Cri tendu d’une colère sauvage
Impudent rapace
D’une belle audace
Pour lui j’ai du plomb dans ma besace

Les sifflements se font plus pressants
Que se passe-t-il donc à présent
Serait-ce mon camarade Hulot
Qui effarouche ainsi nos moineaux

Ajoncs du bocage
Ruelles du village
Cri tendu d’une colère sauvage
Impudent rapace
D’une belle audace
Pour lui j’ai mis du plomb dans ma besace

Ajoncs du bocage
Ruelles du village
Cri tendu d’une colère sauvage
Impudent rapace
D’une belle audace
Pour lui j’ai du plomb dans ma besace

Ajoncs du bocage
Ruelles du village
Cri tendu d’une colère sauvage

(entre le colonel Hulot)

Le colonel Hulot a des soupçons sur l’identité du marquis. Il l’interroge sur les raisons de son voyage et sur l’attaque de la malle-poste, dans laquelle ils voyageaient, sa prétendue gouvernante et lui. Il veut se saisir de lui, afin d’éclaircir cette affaire.
Marie s’y oppose et lui montre une lettre officielle signée de Fouché, ministre de la Police, lui donnant les pleins pouvoirs. Hulot, fort contrarié, s’incline. Il décide d’abandonner l’escorte, qu’il confie au capitaine Merleau.

Madame du Gua, le colonel Hulot, le marquis de Montauran et Marie de Verneuil :
Je vous prie de me suivre (I,07)

(Madame du Gua au capitaine Merleau)

Capitaine c’est tout à fait captivant
Sur ma foi vous êtes un grand savant
Cette liberté dans la rime et le ton
Je crois qu’il vous faut cultiver ce don

(le colonel Hulot)

Mon propos est hélas moins poétique
Et vous serez bientôt moins ironique

(se tournant vers le marquis de Montauran)

Vous êtes m’a-t-on dit un nommé Saint-Mérante
Et vous allez vous embarquer à Nantes

(le marquis de Montauran)

C’est exact mon colonel
Sachez que nous l’avons échappé belle
Détroussés dépouillés
Nous étions tout près d’être massacrés

(le colonel Hulot)

Vous me contez là une étrange fable
Qui selon toute apparence vous accable
Votre affaire ne me paraît pas bien sincère
Et répugne à mon esprit militaire

Sans résister je vous prie de me suivre
Monsieur Saint-Mérante a cessé de vivre
Il gît sur un pré à deux lieues d’ici
Et n’a plus sur l’avenir de soucis

(Marie de Verneuil entraîne le colonel à l’écart et lui montre la lettre officielle qu’elle détient)

Colonel un instant
Je vous assure que c’est important
Cette lettre vous intéresse
Quelqu’un l’a rédigée à votre adresse

(reprise orchestrale du thème A pendant que le colonel lit la lettre)

Le  colonel Hulot et Marie de Verneuil (à l’écart des autres) : Madame je m’incline (I,08)

(le colonel Hulot)

Madame je m’incline
La lettre n’est pas anodine
Elle vous donne de l’autorité
Je ne puis le contester

Le pli d’un ministre
Serait-il le dernier des cuistres
M’impose de vous écouter
Et sans discuter

(Marie de Verneuil)

Cher colonel
Laissons ces querelles
C’est essentiel

Ce jeune marin
N’est pas si malin
Attendez donc demain

C’est déraison
Qu’une arrestation
Pour quelques soupçons

Soyez patient
Et plus clairvoyant
Juste un court instant

(le colonel Hulot)

Madame cette guerre
Vous est tout à fait étrangère
Vous n’êtes plus dans un salon
Où donnent les violons

Je ne puis en démordre
Ma mission est d’assurer l’ordre
Ce jeune et pimpant freluquet
A l’air d’un suspect

(Marie de Verneuil)

Quelle mouche vous pique

(le colonel Hulot)

Quelle mouche la pique

(Marie de Verneuil)

Je vous trouve épique
Et colérique

Vous ne pouvez

(le colonel Hulot)

Vous m’entravez

(Marie de Verneuil)

Tous les arrêter
Et les exécuter

Vous faites erreur

(le colonel Hulot)

Je fais erreur

(Marie de Verneuil)

Dans votre fureur
En semant la peur

Sans habileté

(le colonel Hulot)

Sans habileté

(Marie de Verneuil)

Jamais ne vaincrez
Et tous nous perdrez

(le colonel Hulot)

Et tous nous perdrez

Ce jeu n’est pas pour moi
Le combat est bien trop sournois
Merleau saura vous escorter
Je dois vous quitter

Merleau saura vous escorter
Je dois vous quitter

Troisième tableau

En chemin

Mme du GUA profite d’une halte pour charger Marche-à-terre de prendre des renseignements sur Marie auprès de leurs amis.

Madame du GUA et Marche-à-terre : Comme une chienne enragée (I,09)

(Madame du Gua)

Marche-à-terre
Va trouver nos fidèles amis sans mettre pied-à-terre

(Marche-à-terre)

Pied-à-terre

(Madame du Gua)

Demande-leur
Qui est cette femme qui se dit duchesse de Verneuil

(Marche-à-terre)

De Verneuil

(Madame du Gua)

Pense aussi
À t’informer sur la raison de sa présence ici

(Marche-à-terre)

La raison

(Madame du Gua)

Hâte-toi
Nous nous retrouverons ce soir à dix heures au manoir

(Marche-à-terre)

Au manoir

(Madame du Gua)

Certains signes
Me laissent penser que c’est une créature maligne

(Marche-à-terre)

Très maligne

(Madame du Gua)

Il ne faut
Qu’aveuglés par son jeu nous courions tous à l’échafaud

(Marche-à-terre)

L’échafaud

(Madame du Gua)

Sans tarder
Le péril que je pressens devra être conjuré

(Marche-à-terre)

Conjuré

(Madame du Gua)

Sans pitié
Elle sera exterminée comme une chienne enragée

(Madame du Gua et Marche-à-terre ensemble)

Sans pitié
Elle sera exterminée comme une chienne enragée

Florine, qui est originaire du même village que Marche-à-terre et qui l’a jadis aimé, surprend la conversation et demande à celui-ci de protéger Marie.

Florine et Marche-à-terre : Pierre (I,10)

(Florine)

Hé toi
Tu es bien Pierre Leroi
Du village de Saint-Anne
À deux lieues de Vannes

Le Pierre
Du bord de la rivière
Qui m’apportait jadis
De bonnes écrevisses

Quand il venait
Ma mère l’accueillait
En souriant
Et en soupirant

J’étais moi-même
Prête à dire je t’aime
Oui mais voilà
Il s’en alla

(Marche-à-terre)

J’ai fui
Notre pays
La rage au cœur
Ainsi qu’un voleur

Les Bleus
Hantaient les lieux
Nous enrôlaient
Pour battre l’Anglais

L’abbé Gudin
Que tu connais bien
Nous a poussés
À nous révolter

Il nous a dit
Que le Paradis
Était à ceux
Qui servaient Dieu

(Florine)

Mon Pierre
S’est donné à la guerre
Sans un jour se soucier
De mon amitié

Il quête
Depuis comme une bête
Attendant l’ordre
D’aller mordre

Et aujourd’hui
Ma plus chère amie
Est en danger
En très grand danger

Pierre promets-moi
Pour l’amour de moi
De l’épargner
Et la sauver

(Marche-à-terre)

La femme
Tisse une trame
Qui nous nuira
Ou nous détruira

Je dois
Sauver le  Gars
Le protéger
Contre ses menées

Tiens-toi loin d’elle
Loin de ses dentelles
C’est je le flaire
Une aventurière

Fuis-la sans fard
Tant qu’il n’est pas tard
Rentre au village
Avant l’orage

Rentre au village
Avant l’orage

Le marquis est séduit par Marie, qui se sent irrésistiblement attiré par lui. Mais elle est préoccupée, car elle a pour mission de neutraliser le chef chouan. C’est pourquoi elle l’interroge, sans se découvrir d’un fil. Montauran reconnaît être un des chefs chouans, sans plus ; puis il invite Marie et son escorte à passer la nuit dans son château de la Vivetière.

Marie de Verneuil et le marquis de Montauran : Votre humble serviteur (I,11)

(le marquis de Montauran)

Vous m’avez tiré d’une bien fâcheuse posture
Sans vous l’officier me condamnait sans fioritures
Je vous remercie d’avoir modéré ses ardeurs
Croyez que je suis votre très humble serviteur
Mais d’où vient Madame que vous soyez si influente
Vous qui n’avez pas les apparences d’une intrigante
Que tous ces soldats vous obéissent sans discuter
Malgré le nom que vous portez

(Marie de Verneuil)

Oh Monsieur que sont donc quelques soupirs
S’ils peuvent aider un homme qui justement conspire
Vous jouez fort mal les marins qui embarquent
Et votre visage ne peut cacher votre marque
Le colonel a pour moi des égards
Il servait autrefois chez mon père au manoir
En grognant il a accepté l’idée
Que ses soupçons n’étaient pas entièrement fondés
Me direz-vous à présent qui vous êtes
Si vous n’êtes pas un chevalier des tempêtes

(le marquis de Montauran)

C’est vrai je le crains le travesti ne me sied guère
Pour Dieu et le Roi je fais une terrible guerre
Mais vous qui semblez adhérer à notre parti
Ne me direz-vous ce qui vous mène en ce pays
J’aimerais savoir d’où vous venez où vous allez
Pourquoi votre visage affiche un regard désolé
Tous ces petits riens auxquels s’étanche votre vie
Vos joies et vos peines et vos envies

(Marie de Verneuil)

Épargnez-moi Monsieur je vous en prie
Ces déclarations qui fleurent la badinerie
Elles ne suffiront pas à vous donner un crédit
Dont je suis savez-vous fort avare
Il serait inconvenant que vous pensiez
Avoir pour un compliment cause gagnée
Pour l’avenir je nourris des projets
Et ne suis pas d’humeur à vous servir de jouet
Mais qui est cette femme au regard noir
Toujours prête pour vous plaire à bâtir un rempart

(le marquis de Montauran)

Marie permettez que je vous convie à souper
À deux lieues d’ici où j’ai une propriété

(Marie de Verneuil)

Monsieur si j’accepte votre soudaine invitation
Mes soldats seront sous votre protection

Quatrième tableau

Dans le parc du château de la Vivetière

Florine livre ses impressions morbides sur le château et le parc de la Vivetière.

Florine : L’étrange demeure (I,12)

(Florine, seule)

L’étrange demeure
Oh cette langueur
L’étrange demeure où meurent les fleurs
Les reflets songeurs
La calme douleur
Des troubles étangs où sombrent les pleurs
Les géants grotesques
Aux bras gigantesques
Les troncs rabougris
Aux écorces flétries

L’étrange demeure
Quelle sainte horreur
La lune illumine un ciel fossoyeur
Toitures béantes
Pierres désolantes
Moirées d’ombres vives et fuyantes
Balustres rongées
Volets disloqués
Fenêtres brisées
Cheminées écroulées

L’étrange demeure
Me glace le cœur
Au fond de moi des frissons de terreur
Les haies ricanantes
Aux allures de mantes
Écrasent des allées qui me hantent
Sous les hautes frondes
Aux couleurs profondes
Le miroir de l’eau
Scelle de longs sanglots

L’étrange demeure
Me glace le cœur
L’étrange demeure
Sort de sa torpeur

Le comte de Bauvan informe le marquis que le duc de Verneuil n’a pas de fille et que Marie ne peut être qu’une usurpatrice.

Le comte de Bauvan et le marquis de Montauran : Le nom du duc est usurpé (I,13)

(le comte de Bauvan)

Quel est donc cet équipage mon cousin
Êtes-vous devenu Républicain
Qu’une compagnie de Bleus vous escorte
Jusque devant votre porte

Je dois vous avertir que nos amis
N’acceptent pas d’être ainsi soumis
Ils sauront se défendre avec vigueur
Et faire respecter leur honneur

(le marquis de Montauran)

Vous me semblez bien nerveux mon cousin
Notre parti n’est menacé en rien
Il n’est d’aucun besoin qu’on les assomme
Les Bleus ignorent qui nous sommes

(le comte de Bauvan)

Nous avons également été instruits
Que vous ameniez une femme ici
Qui ne vous serait pas indifférente
Elle serait même notre parente

Celle à qui nous devons faire bon accueil
Serait la fille du duc de Verneuil
Avec qui j’ai passé je dois l’avouer
De mémorables soirées

(le marquis de Montauran)

Si fait c’est bien le nom dont on l’appelle
Vous m’en direz bien un peu plus sur elle
Oh ce n’est pas une femme qui s’expose
Je sais en fait peu de chose

(le comte de Bauvan)

Je suis au regret d’avoir à vous dire
Quand même dussiez-vous mille fois me maudire
Que vous avez été crûment trompé
Le nom du Duc est usurpé

Les Chouans exécutent l’ordre qu’il ont reçu de Madame du Gua d’anéantir discrètement l’escorte de Marie.

Marche-à-terre et les Chouans (chorégraphie) : À pas de loup (I,14)

(le chœur des Chouans)

C’est nous qu’on dit les chasseurs du Roi
Nous luttons pour le trône et la Sainte croix
La Gueuse chancelle sous nos coups
Nous occirons ces coupeurs de cous
Mourir pour le service de Dieu
Doux sacrifice
Fiers et sereins allons au combat
Sans craindre l’ennemi sans craindre le trépas
Églises profanées
Autels renversés
Recteurs égorgés
Pays de France
Tu n’es plus que souffrance

C’est nous qu’on dit les chasseurs du Roi
Nous semons la terreur et le désarroi
La Gueuse crèvera sous nos coups
À ces mécréants brisons le cou
Mourir pour le service de Dieu
Doux sacrifice
Le Paradis est promis aux braves
Les jardins d’Éden nous sont ouverts sans entrave
Le Roi assassiné
Soldats enrôlés
Morts dans le péché
Pays de France
Tu n’es plus que souffrance

[chorus instrumental, pendant que les Chouans préparent leur attaque]

À pas de loup et incognito
Au poing un couperet à la taille un couteau
Nous approchons de nos ennemis
Qui ne se méfient pas et sommeillent à demi
Dans le dos des Bleus nous surgissons
Comme des ombres
Nous frappons dans un seul mouvement
Sans qu’un soupir échappe à leurs gosiers béants
Les coups portés à ceux
Qui trahissent Dieu
Nous rendront bienheureux
Car Dieu nous attend
Et nous sera clément
Dieu nous attend
Et nous sera clément
Dieu nous attend
Et nous sera clément

Cinquième tableau

Au manoir de la Vivetière, devant l’assemblée des chefs chouans

Mme du Gua arrache à Marie sa lettre de protection pour mieux la confondre et la fait condamner à mort par l’assemblée réunie au château.
Marie comprend que le jeune marin est le marquis de Montauran, le chef des Chouans. Celui-ci, prostré, profondément ému par des sentiments contradictoires et douloureux, l’abandonne à son sort.

Madame du Gua et les Chouans : La mort c’est ce qu’elle mérite (I,15)

(Madame du Gua)

Messieurs je crois bien qu’on nous espionne
Je peux même vous dire qui je soupçonne
De tenir ses ordres du plus ignoble
C’est cette femme qui se dit noble

Elle nous fait accroire qu’elle est des nôtres
Elle séduit le Gars et quelques autres
On la croit duchesse vaines chimères
Ce n’est en fait qu’une roturière

(les Chouans)

La mort c’est ce qu’elle mérite
Cette femme qui nous conte des fables
La  mort c’est tout ce qu’elle mérite
Cette espionne au service du diable

(Madame du Gua arrache à Marie la lettre qu’elle a dissimulée dans son corsage)

Diantre Fouché n’a pas lésiné
Les pleins pouvoirs ont été donnés
À une catin sans foi ni loi
Pour nous réduire par des coups bas

(les Chouans)

La mort c’est ce qu’elle mérite
Cette femme qui nous conte des fables
La  mort c’est tout ce qu’elle mérite
Cette espionne au service du diable

(Madame du Gua)

Marche-à-terre sur l’heure emporte-la
Elle retrouvera tous ses soldats
Filles d’opéra filles de joie
Voilà les troupes qu’on nous envoie

(les Chouans)

La mort c’est ce qu’elle mérite
Cette femme qui nous conte des fables
La  mort c’est tout ce qu’elle mérite
Cette espionne au service du diable
Cette espionne au service du diable

Le marquis de MONTAURAN : Un jour sans lendemain (I,16)

(le marquis de Montauran)

Désir blessé
Rêve soudain brisé
Quand pauvrement s’éteint
Un jour sans lendemain

Caresse du vent
Mourant mourant doucement
Tendresse d’un instant
Un jour sans lendemain

Lèvres sans teint
Qui ont scellé son destin
Regard figé dans la gangue
D’un silence exsangue

Masque de mort
Qui l’abandonne à son sort
Se dérobe lâchement
Pour soigner son tourment

Amour blessé
Cœur soudain brisé
Quand doucement s’éteint
Un jour sans lendemain

Caresse du vent
Mourant mourant pauvrement
Tendresse d’un instant
Un jour sans lendemain

Sixième tableau

Dans la maison de Marie sur les remparts de Fougères, deux jours plus tard

Florine revoit le film des événements au manoir de la Vivetière où, sans l’aide de Marche-à-terre, elles auraient toutes deux péri, et presse Marie d’abandonner une partie bien trop dangereuse pour elle.
De son côté, douloureusement touché par la mort de son ami MERLEAU, le colonel HULOT reproche à Marie sa légèreté et le vain sacrifice de son escorte. Il lui apprend que le comte de BAUVAN vient d’être fait prisonnier par ses soldats lors d’une attaque des Chouans contre la citadelle de FOUGÈRES et qu’il s’apprête à le faire fusiller.

Florine : Défier des forcenés (I,17)

(Florine)

La lune était au firmament
Brodant de longs rubans d’argent
Sous les arbres autour de l’étang
La Mort errait furieusement

Sur votre gorge étincelait
La blanche lame d’un couperet
Il s’en faut d’un rien qu’elle ne tombe
Vous dépêche au fond d’une tombe

Braver des exaltés
C’est d’une arrogance
Défier des forcenés
C’est d’une insouciance

Mes larmes finirent par toucher Pierre
Ou Dieu entendit mes prières
Son cœur déchiré s’attendrit
Il se laissa d’un coup fléchir

Braver des exaltés
C’est d’une arrogance
Défier des forcenés
C’est d’une insouciance

Marie il n’est pas sage
De braver ces hommes
Leur foi est une rage
La mort leur est une douce amie

Le colonel HULOT : Un vain sacrifice (I,18)

(le colonel Hulot)

Madame votre frivolité
De braves soldats m’a privé
Toute votre escorte dans une embûche a sombré

Merleau mon cher et vieil ami
Parmi ses soldats a péri
Sans pouvoir défendre ni son honneur ni sa vie

Je me suis rangé à vos funestes caprices
Mais rien n’est plus accablant qu’un vain sacrifice
Quand nous manquons d’hommes aguerris pour le combat
Vous menez mes soldats à l’abattoir tout droit

Les drôles que par ici j’enrôle
Fuient dès qu’une balle les frôle
Sans tarder ils trouvent dans l’autre camp un nouveau rôle

Tous ces rustres s’enhardissent au bas des remparts
Tôt ce matin ils arrivèrent de toutes parts
Nous pûmes déjouer l’attaque avec de la chance
Et fîmes même un prisonnier de quelque importance

Son nom me dit-il est Bauvan
C’est sans doute un des chefs chouans
J’aurais préféré qu’on m’amenât ce Montauran

Une potence en bon chêne est déjà dressée
Une bonne corde de chanvre est déjà tressée
Elles lui passeront l’envie de nous chahuter
C’est là le sort qui leur est à tous réservé

Le colonel lui ayant finalement abandonné le comte de Bauvan, Marie explique à celui-ci qu’il s’est trompé : elle est réellement la fille (naturelle) du duc de Verneuil. Puis elle lui propose un marché : sa vie contre sa protection au bal de Saint-James organisé par les Chouans, où elle a l’intention de se rendre le soir même. Il accepte.
Marie semble en effet bien décidée à prendre sa revanche sur le marquis et à mener sa mission à bien.

Marie de VERNEUIL et le comte de BAUVAN : Vous m’avez perdue (I,19)

(Marie de Verneuil)

Monsieur vous faites courir sur moi d’affreuses calomnies
Et vous m’exposez ainsi à de terribles avanies
Oubliant vos liens avec mon père
Vous me livrez à une vipère
Me laissez jeter en pâture à des vautours
Ceux qui fréquentaient notre famille
Savaient que le duc avait une fille
Pourtant Monsieur de Bauvan vous m’avez perdue

(le comte de Bauvan)

Vous êtes donc Madame la frêle jeune fille qu’un soir j’aperçus au coin du feu
Cette enfant mystérieuse surgie de nulle part dont le duc parlait peu
Je suis peiné de vous avoir en moins de dix années effacée de ma mémoire
C’est je m’en aperçois la furie de l’Histoire

(Marie de Verneuil)

À quinze ans je fus promise au vicomte de Mirassan
Qui prit ses jambes à son cou dès que coula le premier sang
Mon père et ma sœur furent sacrifiés
Sur l’autel des droits et des idées
Nos domaines furent confisqués mais on m’oublia
Puis je croisai le chemin de Danton
Et rampai sous ce robuste chêne
Quand il tomba j’échappai encore à la haine

(le comte de Bauvan)

Je ne suis pas Madame en position de racheter mon erreur j’en suis conscient
Mais croyez que je déplore d’avoir été l’instrument de vos tourments
Le souci de protéger le marquis de Montauran a surtout guidé mes pas
Le reste est dû à l’action de Madame du Gua

(Marie de Verneuil)

Si fait Monsieur il n’est pas trop tard pour sauver votre âme
Menez-moi dans la soirée au bal des Chouans à Saint-James
Sur votre honneur vous vous engagez à veiller sur ma sécurité
J’obtiendrai peut-être que l’on ne vous tue point

Marie de VERNEUIL : je laverai l’affront (I,20)

(Marie de Verneuil)

Ignorée
Humiliée
Oubliée
Pas un regard
Répudiée
Pas une larme
Congédiée
Comme une fille

Délaissée
Outragée
Sacrifiée
Pas un soupir
Désaimée
Abandonnée
Mortifiée
Pas un remords
Jusqu’à la mort

Je lèverai le front
En méprisant ma peine
Je laverai l’affront
En dominant ma haine
Il n’est pas à l’abri
De ma juste colère
Le très joli marquis
C’est aujourd’hui la guerre
Je laverai l’affront
De cette trahison
Je lèverai le front
Vers l’horizon

Ignorée
Humiliée
Oubliée
Pas un regard
Répudiée
Pas une larme
Congédiée
Comme une fille

Délaissée
Outragée
Sacrifiée
Pas un soupir
Désaimée
Abandonnée
Mortifiée
Pas un remords
Jusqu’à la mort

Tu ne me fais pas peur
Marquis de Montauran
Tu as fait ton malheur
En jouant l’indifférent
Je ne suis pas sans armes
Tu l’apprendras un jour
Quand sonnera l’alarme
Jusqu’à te rendre sourd
Tu as fait ton malheur
Marquis de Montauran
Tu ne me fais pas peur
Malgré ton rang

Délaissée
Offensée
Sacrifiée
Sans un soupir
Désaimée
Abandonnée
Mortifiée
Sans un remords
Jusqu’à la mort

ACTE SECOND

Premier tableau

À Saint-James en décor extérieur

Une messe de requiem est donnée pour les Chouans tombés au combat. L’abbé Gudin en profite pour attiser l’ardeur et le fanatisme des combattants.

L’abbé Gudin et les Chouans : Ô Seigneur donnez-leur le repos éternel (messe de requiem) (II,21)

(l’abbé Gudin, le chœur des Chouans)

Seigneur accordez-leur un repos éternel
Faites briller pour eux la lumière du Ciel
Offrez-leur près de vous la place qui leur revient
Et que luise pour eux la clarté sans déclin

(l’abbé Gudin)

Tandis que les maudits dévorés par les flammes
S’évertuent vainement à délivrer leurs âmes
Nos frères sont appelés à goûter les délices
Vrai prix de leur glorieux sacrifice

(l’abbé Gudin, le chœur des Chouans)

Seigneur accordez-leur un repos éternel
Faites briller pour eux la lumière du Ciel
Offrez-leur près de vous la place qui leur revient
Et que luise pour eux la clarté sans déclin

(l’abbé Gudin)

Battons-nous contre ceux qui offensent notre Dieu
Massacrons sans quartier pour l’amour de notre Dieu
Bénis soient vos fusils valeureux compagnons
Frappez l’impie au cœur de démon

(l’abbé Gudin, le chœur des Chouans)

Seigneur accordez-leur un repos éternel
Faites briller pour eux la lumière du Ciel
Offrez-leur près de vous la place qui leur revient
Et que luise pour eux la clarté sans déclin

Le marquis doit de son côté faire face à une fronde concertée des chefs chouans, qui rêvent de hautes fonctions lors du retour du Roi au pouvoir.

Le chevalier du Vissard, le comte de Bauvan, l’abbé Gudin, les autres chefs chouans et le marquis de Montauran : Marquis le compte n’y est point (II,22)

(le chevalier du Vissard)

Marquis le compte n’y est point du tout du tout
Voilà longtemps que j’en découds que j’en découds
Trois mille trois mille Chouans m’attendent à Caen
Pourquoi ne suis-je pas encore maréchal de camp

(le comte de Bauvan)

Depuis depuis que sur ce front nous nous battons
Le Roi le Roi nous promet titres et pensions
Sait-il sait-il encore que pour Lui nous souffrons
Sait-il sait-il davantage que pour Lui nous mourons

(le marquis de Montauran)

Dieu que d’impatience Messieurs dans vos requêtes
Les troupes républicaines fuiraient-elles dispersées et défaites
Vous vous défiez du Roi c’est dérisoire
Quand vous devriez porter haut sa gloire

(le chevalier du Vissard)

Hier j’ai oui dire que le Roi a tout autour
Une société de vilains vautours vautours
Qui lui cornent cornent aux oreilles sans cesse
Des mots des mots habiles qui ne font pas notre messe

(l’abbé Gudin)

De grâce de grâce mes compagnons soyons moins lestes
Le Roi le Roi saura nous remercier de reste
Tant que le pays vit dans le péché péché
Je veux je ne veux point songer à mon évêché

(le marquis de Montauran)

Messieurs les lettres du Roi elles sont ici
Elles me confèrent tous pouvoirs sur les terres reprises à l’ennemi
Mais je crains de ne pouvoir récompenser
Votre ardeur et votre zèle empressés

(il déchire les lettres patentes du Roi)

(tous, sauf le marquis de Montauran)

Croyez croyez bien que nous vous sommes acquis
Comptez comptez sur notre loyauté Marquis
Il reste il reste encore à faire un long chemin
Avant que de tendre la main vers notre souverain

Deuxième tableau

Au château de Saint-James (décor intérieur)

Marie affronte Mme du Gua qui, une fois l’effet de surprise surmonté, essaie de la détourner du marquis. Marie explique son retour par son statut de négociatrice.

Madame du Gua et Marie de Verneuil : Le diable vous a chassée (II,23)

(Madame du Gua)

L’auriez-vous à ce point courroucé
Que le diable vous a chassée
Savez-vous bien que vous finissez
Par être importune et par me lasser

Venir ici seule à demi nue
Vous êtes brave ou ingénue
D’ailleurs personne ne vous a conviée
On vous a Madame déjà oubliée

(Marie de Verneuil)

Mieux vaut être seule pour vous visiter
Je sais trop votre férocité
Mais vous êtes très mal informée
Une nouvelle fois je suis invitée

(Madame du Gua)

Que venez-vous chercher ici
Le Roi a des ambitions pour lui
Votre cause est perdue d’avance
Gardez-vous de toute insistance

(Marie de Verneuil)

Mes affaires ne sont pas votre ordinaire
Restez dans votre rôle d’ouvrière
Et si vous devez m’assassiner
Attendez que j’aie pu lui parler

Mais vous avez su m’ouvrir les yeux
Sur la nature de cet homme odieux
Sans un mot il m’a laissé périr
Après avoir tenté de me séduire

Le marquis, qui a appris du comte de Bauvan l’erreur commise par celui-ci et la manière dont Marie l’a tiré des griffes du colonel Hulot, est déconcerté. Il tente de rapprocher de Marie et de se faire pardonner. Celle-ci y met une condition : qu’il la raccompagne à Fougères le soir même.

Marie de Verneuil et le marquis de Montauran : Mon honneur a été foulé aux pieds (II,24)

(le marquis de Montauran)

Sur la foi d’un avis mal inspiré
Mon honneur a été foulé aux pieds
Tout était contre vous j’en suis navré
Je me suis laissé manœuvrer

J’ai connu l’exil d’une cour d’hiver
Puis je me suis battu sur nos frontières
J’ai quitté une jeunesse sans entrain
Au nom d’un idéal sans teint

(Marie de Verneuil)

Votre amour a d’étranges atours
Il conduit à la mort sans détour
Vos manières ne sont pas ordinaires
Je vous le dis du ton le plus sincère

(le marquis de Montauran)

Bauvan n’a plus un esprit bien agile
Il devient parfois quelque peu sénile

(Marie de Verneuil)

Je l’ai compris ainsi lorsqu’en chemin
Il voulut demander ma main

(le marquis de Montauran)

Pouvez-vous encore me pardonner
De vous avoir ainsi abandonnée
Mes passions sont encore un peu frustres
C’est que je suis resté un rustre

(Marie de Verneuil)

Je vous pardonnerai votre inconduite
Quand à Fougères vous m’aurez reconduite
Il faudra bien que vous vous exposiez
J’aimerais que vous y pensiez

Le chevalier du Vissard invite Marie à danser. Elle accepte, abandonnant le marquis à ses réflexions. Mais celui-ci les rejoint vite et valse avec elle.

Marie de Verneuil, le comte de Bauvan, le marquis de Montauran, les autres Chouans :
le bal de Saint-James (II,25)

(le chevalier du Vissard)

M’accorderez-vous votre main Madame
Le temps d’une valse

(Marie de Verneuil)

Volontiers Monsieur

(les couples s’élancent sur le premier thème de la valse)

(le chevalier du Vissard)

Nous vous avons maltraitée
J’en suis tout attristé
Mais nous sommes cernés d’espions
Aux sombres intentions

On dit que le petit Corse
Lassé par notre divorce
Veut mettre un terme à la guerre
Vous seriez sa messagère

(le marquis de Montauran)

Permettez Chevalier

(Marie danse la fin de la valse avec le marquis)

Madame du Gua, terriblement touchée, parle de se venger.

Madame du Gua : J’avais au fond besoin de peu de chose (II,26)

(Madame du Gua)

J’avais au fond besoin de peu de chose
Que son regard parfois sur moi se pose
Oh je me serais contentée de presque rien
De lire dans ses yeux que peut-être demain

Fantôme des nuits noires soldat du désespoir
Tout autour de ses pas j’ai bâti un rempart
Dans les plus durs instants j’ai détourné l’orage
Laissant au temps le soin de son ouvrage

J’avais au fond besoin de peu de chose
Que son regard parfois sur moi se pose
Oh je me serais contentée de presque rien
De lire dans ses yeux que peut-être demain

La souffrance me hante et lentement me tue
Quand son regard s’exile quand il ne me voit plus
Je suis aujourd’hui prête aux actes les plus vils
La rancœur devient une terre d’asile

Je ne suis pas de ces femmes vite oubliées
Vêtues de leurs souvenirs effrangés
Je ne suis pas de ces femmes qui s’effacent
Masquant l’abîme derrière une grimace
Masquant l’abîme derrière une grimace

Troisième tableau

Sous les remparts de Fougères

Le marquis a raccompagné Marie aux portes de Fougères. Celle-ci le prie de ne pas aller plus loin et elle s’ouvre à lui, avouant avoir reçu trois cent mille francs de Fouché pour le piéger ; mais, par amour pour lui, lui dit-elle, elle renonce à sa mission et quitte la région.

Marie de Verneuil : J’irai vers mon destin (II,27)

(Marie de Verneuil)

Nous sommes arrivés
Sous les remparts de la cité
Vous n’irez pas plus loin
Les sentinelles ne dorment point

De ma pauvre existence
On vous a tout appris je pense
Vous ignorez pourtant
Quelque chose de fort important

Pour vous séduire Chouan
J’ai reçu trois cent mille francs
Dès que j’ai deviné
Qui vous étiez j’ai renoncé

Je retourne à Paris
L’esprit léger le cœur meurtri
Serrant au fond de moi
Vos souris et vos embarras

Je n’ai pas mérité
L’intérêt que vous me portez
J’irai vers mon destin
Me consolant de mes chagrins

Du tréfonds d’un donjon
Mes pensées vous escorteront
Je m’en remets à Dieu
Et vous dis pour toujours adieu

Quatrième tableau

Devant la maison de Marie à Fougères

À son retour, Marie est accueillie par le colonel Hulot, à qui elle annonce que le Gars lui sera bientôt livré.

Marie de VERNEUIL et le colonel HULOT : L’affaire est conclue (II,28)

(Florine)

Marie avec ces mots-là vous l’aurez à vos pieds
Quel est votre dessein l’aimer ou le livrer

(Marie de Verneuil)

Tais-toi donc je t’en prie
Ne dis mot un tombeau
Voici le colonel qui vient aux nouvelles

(le colonel Hulot)

Madame où étiez-vous donc depuis hier au soir
Je vous ai fait chercher à deux lieues des remparts
Personne n’a pu me dire votre destination
J’attends de votre part une explication

(Marie de Verneuil)

Accompagnée du comte de Bauvan
Je suis allée Monsieur chez les Chouans
Renouer un fil soudain brisé
Avec un homme qui m’a méprisée

(le colonel Hulot)

Vous êtes bien étourdie de courir l’aventure
Le jeu est périlleux et pour le moins obscur
Montauran mène une guerre il ne peut se permettre
En vous faisant la cour de tout compromettre

(Marie de Verneuil)

Colonel vous n’êtes pas mon père
Chassez vos tourments laissez-moi faire
Il m’a raccompagnée jusqu’au château
Et promis de revenir bientôt

(le colonel Hulot)

Que ne me l’avez-vous dit j’aurais agi sur l’heure
Vous vous avancez seule et au petit bonheur
Il serait à présent serré dans une geôle
Une prochaine fois tenez votre rôle

(Marie de Verneuil et Florine)

L’affaire est conclue je vous l’assure
Rangez vos mousquets et vos armures
Laissez-moi agir ils sont perdus
Sous peu le marquis paiera son dû

L’affaire est conclue je vous l’assure
Rangez vos mousquets et vos armures
Laissez-moi agir ils sont perdus
Sous peu le marquis paiera son dû

HULOT, ne comprenant pas grand chose à la manière peu militaire dont Marie de même sa guerre, est perplexe ; il se méfie d’elle et la surveille discrètement.

Le colonel HULOT : Cette femme se joue de moi (II,29)

(le colonel Hulot)

Cette femme m’indispose
Quand elle minaude et prend des poses
Elle épuise ma patience
Et met à mal ma bienveillance

Quand elle rit et sanglote
Ou promet et complote
Quand elle aime et hait à la fois
Quand elle rit et sanglote
Ou promet et complote
Cette femme se joue de moi

Cette femme me tourmente
Par ses humeurs déconcertantes
Ses manœuvres me déroutent
Ses manigances sèment le doute

J’ignore ce qu’elle projette
Mais tout cela m’inquiète
J’en aurai bientôt le cœur net
J’ignore ce qu’elle projette
Mais tout cela m’inquiète
Cette femme se joue de moi

Cette femme m’exaspère
Je ne sais trop ce qu’elle espère
Ses intrigues m’embarrassent
Je n’entends pas ce qu’elle ressasse

Voyons ce qu’elle prépare
Suivons-la si elle part
Vêtus en Chouans sans fanfare
Voyons ce qu’elle prépare
Suivons-la si elle part
Cette femme se joue de moi
Cette femme se joue de moi

Galope-chopine, en livrant son beurre, dit à Florine que sa maîtresse est attendue par le marquis à la tombée de la nuit dans sa propre chaumière.

Galope-chopine et Florine : le marchand de beurre (II,30)

(Galope-Chopine)

Du beurre du bon beurre de Bretagne
Du beurre du bon beurre de baratte
Du beurre de la vallée
Savoureux et crémeux
Du beurre jaune d’or comme jamais ne mangez

Du beurre du bon beurre de Bretagne
Du beurre du bon beurre de baratte
Du beurre de la vallée
Savoureux et crémeux
Du beurre jaune d’or comme jamais ne mangez

(discrètement à Florine)

J’ai un message du Gars pour la Madame
Il l’attendra tantôt dans ma cabane
Par-delà Saint-Sulpice à Gibarry
Une heure avant la tombée de la nuit

(comme avant)

Du beurre du bon beurre de Bretagne
Du beurre du bon beurre de baratte
Du beurre de la vallée
Savoureux et crémeux
Du beurre comme jamais ne mangez

Du beurre du bon beurre de Bretagne
Du beurre du bon beurre de baratte
Du beurre de la vallée
Savoureux et crémeux
Du beurre jaune d’or comme jamais ne mangez

Cinquième tableau

Dans le val de Gibarry

Hulot savait que, pendant que les Chouans attaqueraient du côté de Florigny, le Gars se trouverait dans le val de Gibarry. C’est pourquoi, travesti en Chouans, il a suivi Marie avec une vingtaine d’hommes et, grâce à Barbette, la femme de Galope-chopine, a appris où la rencontre devait avoir lieu.

Le colonel Hulot et les Bleus : Il est pris le marquis (II,31)

(le colonel Hulot)

Selon la paysanne le marquis est là-bas
Dans la chaumière qui fume à quatre cents pas
Le Gars est-il bien seul j’en serais étonné
Je le vois mal de tous abandonné

Ce paysage-là ne me dit rien qui vaille
Car il est malaisé d’y livrer bataille
D’un champ à l’autre il n’y a qu’un passage étroit
Propice au guet-apens à l’assassinat

(chœur des Bleus)

Il est pris
Le marquis
Condamné
Fusillé

Nous vengerons
Nos compagnons
Abusés
Égorgés

(le colonel Hulot)

Nombreux sont les Chouans près de Florigny
Qui amusent nos soldats par une parodie
Il sont encore assez pour nous damner le pion
Au coin du gros talus planté d’ajoncs

Nous devons cheminer avec précaution
Jusqu’à l’échalier en face de la maison
À l’abri de la haie nous nous tiendrons
Sans éveiller jamais le moindre soupçon

(chœur des Bleus)

Il est pris
Le marquis
Condamné
Fusillé

Nous vengerons
Nos compagnons
Abusés
Égorgés

Il est pris
Le marquis
Condamné
Fusillé

Nous vengerons
Nos compagnons
Abusés
Égorgés
Abusés
Égorgés

Le marquis déclare son amour à Marie, et lui promet de la revoir bientôt et de l’épouser.

Le marquis de Montauran : Marie laisse-moi t’aimer (II,32)

(le marquis de Montauran)

Marie je suis heureux
En ce jour béni des dieux
Mais les mots sont impuissants
À dire ce que je sens

Tu es auprès de moi
Je ne vois que ton éclat
Les reflets de tes yeux verts
Disent tout l’univers

Amour né d’une guerre
Amour surgi des enfers
J’ai tenté de l’écraser
Mais c’était un brasier

Marie je suis heureux
En ce jour béni des dieux
Mais les mots sont impuissants
À dire ce que je sens

Je voudrais te le crier
Je voudrais te le hurler
Marie ô Marie je t’aime
Jusqu’au plus noir blasphème

Marie laisse-moi t’aimer
Comme on ne sait plus aimer
Si c’est ton désir demain
Nous lierons nos destins

Mais l’intervention des Bleus oblige le marquis à s’enfuir ― avec la complicité de Marie.

Le marquis de Montauran, Marie de Verneuil, le colonel Hulot, les Bleus déguisés en Chouans (chorégraphie) : Prenez-le mort ou vif (II,33)

(le colonel Hulot)

Allez-y ne le manquez pas

(les Bleus)

Allons-y ne le manquons pas

(le colonel Hulot)

Déployez-vous en éventail
Et formez vite une tenaille

(les Bleus)

Déployons-nous en éventail
Et formons vite une tenaille

(le colonel Hulot)

Prenez-le mort ou vivant

(les Bleus)

Mort ou vivant
Mort ou vivant
Mort ou vivant

(le marquis de Montauran)

Écoutez un bruit insolite
Je crois bien qu’on nous rend visite

(Marie de Verneuil)

Fuyez vite je vois une issue
Un passage au coin du talus

(le marquis de Montauran)

Ces mots que je ne puis vous dire
Pressé par les Bleus de partir
Je vous les dirai un soir
Sur la falaise
Un feu de bois
M’annoncera

(le colonel Hulot)

Attention le coquin s’enfuit
Leste et agile comme un cabri

(les Bleus)

Attention le coquin s’échappe
Il ne faut pas qu’il en réchappe

(le colonel Hulot)

Armez vos mousquets et tirez

(les Bleus)

Armons nos mousquets et tirons

(bruit d’une fusillade)

(tous)

Il est trop loin
Il est trop loin
Il est trop loin
Le galopin

Barbette, la femme de Galope-chopine, s’inquiète des conséquences de sa trahison involontaire. En rentrant chez elle, le soir, elle découvre la tête de son mari, plantée sur une pique. Elle se révolte contre cette barbarie et décide que son fils Jean servira la République.

Barbette : J’entends le vent déchirant (II,34)

(Barbette)

J’entends le vent déchirant
Les haies qui bornent nos champs
J’entends le cri des Chouans
Une sourde angoisse me glace le sang

J’entends le vent déchirant
Les haies du pays chouan
Et ce cri de cauchemar
Qui troue l’espace effaré et hagard

Des nôtres prenant le déguisement
Ils m’ont laissé croire qu’ils étaient Chouans
Je n’ai pas pu voir tant il faisait noir
Que cette affaire-là était piège noir

J’ai grande crainte mon petit Jean
D’avoir parlé étourdiment
On m’a dupée on m’a bernée
Ma trahison ne me sera pas pardonnée

J’entends le vent déchirant
Les haies qui bornent nos champs
J’entends le cri des Chouans
Une horrible peur me glace le sang

Derrière l’échalier notre cheminée
Je n’aperçois pas la moindre fumée
La porte est battante elle n’est pas fermée
Pas une chandelle n’est allumée

La lune est basse il fait très sombre
Près de la mare vois-tu une ombre
Je sens venir l’instant tragique
Dieu quelle vision sa tête au bout d’une pique

(elle s’affaisse, brisée par l’horreur du spectacle)

Jean ma tête tourbillonne
Et mes forces m’abandonnent
Ils sèment au vent la mort
Espérant y trouver un réconfort

Ce crime odieux mon garçon
Ne mérite  pas le pardon
Tu seras Républicain
Et laveras ce sang comme il convient

Sixième tableau

À Fougères devant la maison de Marie avec vue sur la vallée du Nançon

Marie aperçoit le feu sur la colline de Saint-Sulpice, signe que le marquis viendra ce soir. C’est alors que le colonel Hulot lui apporte une lettre prise à un coursier chouan, dans laquelle le marquis se moque cyniquement d’elle. Celle-ci, indignée d’avoir été ainsi jouée, le livre au colonel.

Marie de Verneuil, d’abord seule, puis avec le colonel Hulot : Le feu de Saint-Sulpice (II, 35)

(Marie de Verneuil)

Le tourbillon qui m’emporte
Me fait tournoyer comme une feuille morte
Mon esprit est traversé
Par un zéphyr qui trouble mes pensées
Un flot brouillon et fougueux
Roule dans mon ventre des frissons de feu
C’est peut-être le bonheur
C’est donc cela qui creuse ainsi le cœur
Je suis encore étourdie
Par les mots d’amour que ce soir il m’a dits
Je sens toujours son désir
Répondre à mes délires les plus mystérieux
Mais je n’aperçois aucune torche
Sur le rocher que le vent écorche
Oh ce n’est pas encore le moment
Laissons là ces vains tourments

(le colonel Hulot qui vient d’entrer, un message à la main)

Vous êtes bien rayonnante
Dans la lumière d’automne évanescente
Je vois sur votre visage
Des couleurs qui ne souffrent aucun ombrage
Pourtant rien ne nous sourit
Nous avons l’âme bien endolorie
Pourtant le petit marquis
Nous défie et ne vous est point acquis
Madame je dois vous remettre
Ce billet doux que m’a fait tenir un traître
Vertement on vous y moque
Sans se dissimuler derrière l’équivoque

(regardant vers l’extérieur, pendant que Marie lit le message qu’il lui a remis)

C’est curieux par-delà Saint-Sulpice
À peine à dix pas du précipice
Un paysan brûle un tas de branches
Qui lève une fumée blanche

(Marie de Verneuil)

Ô toi bonheur de grimoire
Balayé par quatre lignes d’encre noire
Ô toi bonheur de taverne
Qui s’évanouit dès que je me prosterne

(s’adressant à Hulot)

Monsieur vous devez savoir
Que le marquis ce soir viendra me voir
Je vous prie sans plus tarder
De vous tenir prêt et de l’arrêter

Septième tableau

Devant les douves de la citadelle de Fougères

Marche-à-terre et un groupe de Chouans, sachant que le Gars risque gros en allant à Fougères, viennent pour le protéger et lui permettre de fuir.

Marche-à-terre et les Chouans : sous la bannière de Dieu (II,36)

(Marche-à-terre)

Compagnons la partie est périlleuse
Je crois bien qu’on nous attend de pied ferme
Le Gars est enfermé avec sa louve
Dans la tour qui prend pied dans les douves

(Marche-à-terre et les Chouans)

Rien ne sert de s’embrouiller la tête
Il faudra compter sur nos escopettes
Sous la bannière de Dieu nous allons
Sous la bannière de Dieu nous vaincrons

(Marche-à-terre)

Écartons en silence les sentinelles
Traversons les jardins et la rivière
Cet épais brouillard couvre notre route
Ces crapauds de Bleus n’y verront goutte

(Marche-à-terre et les Chouans)

Rien ne sert de s’embrouiller la tête
Il faudra compter sur nos escopettes
Sous la bannière de Dieu nous allons
Sous la bannière de Dieu nous vaincrons

(Marche-à-terre)

Du fossé je gravirai la muraille
Vous devrez répliquer à la mitraille
Car le Gars descendra sous la menace
Du plomb qui giclera des terrasses

Huitième tableau

À Fougères dans la maison de Marie

Le marquis, qui a réussi à entrer dans la place forte, dissipe le malentendu concernant la lettre interceptée, qui fut en réalité écrite par Madame du Gua, par dépit amoureux.
Alors, Marie se rend compte qu’il est pris au piège.

Marie de VERNEUIL et le marquis de MONTAURAN : Quelle odieuse comédie (II,37)

(Marie de Verneuil)

Quelle odieuse comédie vous m’avez jouée
Cependant vous osez vous présenter
Votre arrivée accroît encore ma douleur
D’avoir lu ce pli qui vous déshonore

(elle montre la lettre ; Montauran, éberlué, y jette à peine un coup d’œil)

(le marquis de Montauran)

J’ai l’âme blessée de voir votre confiance
Troublée par une sotte vengeance
Madame du Gua vit dans les manigances
Avec une sainte constance

(Marie de Verneuil)

Quoi vous n’êtes pas l’auteur de cette lettre
C’est affreux je tremble de tout mon être
La rage et le désespoir m’ont emportée
Vous courez ici le plus grand danger

(le marquis de Montauran)

Nous sommes couverts par un épais brouillard
Nul ne m’a vu arriver ce soir
Demain au petit matin nous partirons
Mes Chouans nous protégeront

(Marie de Verneuil)

Je vous sais gré Monsieur de votre indulgence
C’est la marque d’une rare élégance
Portée par ma souffrance je vous ai livré
Leur offrant une chance inespérée

(le marquis de Montauran)

Votre jalousie est mieux qu’une promesse
C’est la foi d’un amour sans détresse
Laissons cela le chapitre est épuisé
Je suis venu vous épouser

Le mariage s’accomplit.

L’abbé GUDIN, le comte de BAUVAN, Marie de VERNEUIL, Florine, le marquis de MONTAURAN :
Ave Maria (II,38)

(tous)

Ave Maria
Gratia plena
Ave Maria
Gratia plena
Dominus tecum
Benedicta tu
In mulieribus
Et benedictus
Fructus ventris tui
Jesus

Maria sancta
Mater dei
Ora pro nobis
Nunc et in hora
Mortis nostrae
Ave Maria
Maria

Finale

Même lieu, le lendemain au petit matin

Marie a décidé de sauver Montauran : au petit main, elle revêt les habits du marquis, tandis qu’il dort, et sort par la porte principale.

Marie de Montauran : Reste endormi au creux de la nuit (II,39)

(Marie)

Reste endormi
Au creux de la nuit
Reste voilé
De sombres baisers
Dans un silence
Où rien ne pense
Mon amour va son errance

Reste innocent
De l’ardeur de nos élans
Reste insouciant
Et oublie ces doux instants
Dans la vallée
Un brouillard nacré
Comme un suaire protecteur s’est posé

Dans la cité aux ruisseaux de ténèbres
Des hommes passent silhouettes funèbres
Dans la pénombre pavée des venelles
Des ombres veillent ces heures éternelles

Bientôt le lourd tintement des rapières
Et tes caresses sommeillant dans ma chair
Bientôt l’éclat du glaive couleur de sang
Et tes baisers incandescents

Reste endormi
Au creux de la nuit
Reste voilé
De sombres baisers
Une cloche sonne
Dieu me pardonne
Au fond de moi je frissonne

Le jour se lève
Insidieux briseur de rêves
Lumière blême
D’une forêt de Bohême
Dans la vallée
Je voudrais hurler
Flottent songeurs des lambeaux de brume

C’est le moment d’aller vers le beffroi
Dédaignant la tenaille de l’effroi
C’est l’heure d’accomplir mon destin de reine
Dans les délices d’une mort sereine

Mon ami je t’abandonne il est temps
Fuis par les douves déjà on t’y attend
Je t’aime assez pour te perdre à jamais
Oh je t’aime plus que jamais

(elle quitte la chambre ; le visage de Marche-à-terre apparaît alors dans l’encadrement de la fenêtre)

Le marquis, appelé par Marche-à-terre, tente de fuir par les remparts. De nombreux coups de feu retentissent, couvrant des cris de chouette. Marie est tuée d’un coup de baïonnette en essayant de forcer le barrage formé par les soldats qui l’ont prise pour le marquis. Celui-ci, pris pour cible par les soldats placés sur les remparts, est grièvement blessé et transporté dans la maison de Marie.

Intermède musical et chorégraphique (II/40)

Il y prononce ses derniers mots.

Le marquis de Montauran, le colonel Hulot, les Bleus et les Chouans rassemblés autour des deux corps : un siècle meurt (II,41)

(tous)

Un siècle meurt dans l’espérance
Un autre naît dans la souffrance
La nuit des croyances obscures
Déchire sa robe de bure
L’aube émerveillée des Lumières
Secoue des chaînes millénaires

Puis vient le temps de l’aveuglement
Puis vient le temps des matins tremblants
Poids des discours lourds de menaces
C’est le roulis des charrettes qui passent
Débats terribles sombres passions
C’est le temps des funestes ambitions
C’est le temps des funestes ambitions

Un monde meurt dans l’espérance
Un autre naît dans la souffrance
La nuit des croyances obscures
Déchire sa robe de bure
L’aube ensanglantée des conquêtes
Répudie ses tribuns sans tête

Feu meurtrier creusant la terre
Gorgée de sang mille cratères
Corps torturés rêves tragiques
C’est le temps des destinées pathétiques
Fastes dorés gouffre béant
Plus rien ne sera jamais comme avant
Plus rien ne sera jamais comme avant
Comme avant
Comme avant

Adaptation du roman de BALZAC « Les Chouans »

par Patrice GEFFROY

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