Patrice Geffroy

Auteur compositeur navigateur

julieneige@free.fr

Nichts Großes in der Welt geschieht ohne Leidenschaft. (Hegel)
Rien de grand dans ce monde ne peut se faire sans passion.

Patrice GEFFROY,
né en Normandie il y a pas mal d’années,
habitant en Alsace depuis longtemps,
courant les mers depuis toujours.

En balayant mon existence, je me suis demandé comment j’ai pu faire vivre des passions aussi dévoreuses d’énergie et de temps à côté de ma vie familiale et de mon activité professionnelle. Je n’ai pas vraiment trouvé de réponse. Goethe écrit qu’on ne fait qu’extraire de soi ce qui s’y trouve déjà.

Chronologiquement, c’est la musique qui s’est imposée la première dans mon existence, oh de manière très conventionnelle : un piano, des cours, un engouement immédiat..

Rapidement, je me suis mis à composer. Je crois d’ailleurs l’avoir toujours fait. Faute de bases de solfège bien arrimées, je couchais sur le papier à peu près n’importe quoi. Je me souviens encore d’un morceau de mes tout tout débuts : un scherzo à 4 temps, pâle imitation du scherzo en si b m de Chopin, bien sombre et agencé comme un thème et variations.

À l’époque où déferlaient sur les ondes radiophoniques le twist et la « culture » yé-yé, j’étais à contretemps ; pour un musicien, c’est ennuyeux ! La « musique classique », espace de recueillement, de méditation et de rêve, me subjuguait. Dès que j’avais trois sous, je courais acheter chez notre libraire disquaire un grand microsillon 33 tours, un concerto, une symphonie, des sonates, dans une collection bon marché (9,90 F), tandis que les autres se précipitaient sur le dernier 45 tours de Johnny ou de Sheila. La nuit, j’empilais sur mon électrophone une dizaine de disques et écoutais des heures durant ce flot de musique.

Le goût pour l’écriture est venu plus tard, alors que j’étais en 6ème. Il est vrai que la salle d’étude où l’on nous parquait après les cours n’était pas l’endroit idéal pour se consacrer à la musique. Ma première et unique pièce de théâtre à ce jour fut une adaptation plus ou moins imaginaire du Roman de Renart. J’ai obtenu un espace de liberté pour la répéter et sept ou huit camarades de classe se sont engagés à mes côtés. Pas simple, à 11 ans de diriger une troupe aussi inexpérimentée et indisciplinée que l’était l’auteur du scénario !

Après quelques semaines où j’avais eu l’impression d’avoir surmonté les querelles d’ego qui se répétaient inlassablement, le projet fut abandonné.

Je revois encore aujourd’hui le paquet de feuilles de cahier à grands carreaux couvertes d’encre bleue, qui a sombré dans un déménagement.

Plus tard, j’ai écrit le texte d’une chanson « dans l’esprit du temps », pour faire plaisir à un batteur de mes amis, et quelques articles pour la presse locale. En dehors des dissertations littéraires et philosophiques, ce fut à peu près toute mon activité de jeunesse dans le domaine de l’écriture.

Je retrouverai pleinement le plaisir d’écrire qu’avec la maturité.

Puis — ou plutôt en même temps — il y a eu la voile. Mon père, un ancien de la marmar (marine marchande) reconverti au commerce et à la réparation de mobylettes et vélos, avait acheté un Vaurien, un petit dériveur en contreplaqué de 4 mètres, en 1960, dès les premiers balbutiements de la voile (qui explosa 4 ans plus tard avec la victoire d’Éric TABARLY dans la transat anglaise).

En réalité, ce n’était pas vraiment de la navigation (comme je l’entends aujourd’hui), puisque notre bassin d’évolution était la Seine et que le voilier était davantage destiné à la régate qu’à la promenade. Compte tenu de l’internat et des colles qui me valaient de passer souvent mon week-end au lycée, je ne pouvais participer qu’irrégulièrement aux manifestations sportives organisées par le club.

Mon père aimait la compétition à voile, à vélo, en voiture ; moi pas trop, du moins pas après pas mal de dimanches passés à louvoyer contre le courant dans les méandres de la Seine, à border les voiles au millimètre pour gratter un concurrent coriace et à guetter les risées que les ondulations sur l’eau annonçaient..

Les vacances d’été dans la baie de Laredo en Cantabrie espagnole étaient plus intéressantes, car nous naviguions sur « la vraie mer ». Au-delà de l’énorme massif du Buciero qui protégeait la grande baie de la houle d’ouest, il y avait l’Atlantique et les rêves qu’il était possible d’y projeter.

C’est sans doute là qu’est né mon goût pour la navigation en haute mer.

Mon père est monté en gamme dans les années qui ont suivi : Ponant, Cap Corse, 2 Edel V, Shériff ; mais les méandres de la Seine et même les côtes de la Manche ne m’attiraient plus.

De mon côté, ma vie se construisait loin de mes passions : l’Université, le professorat, différentes fonctions au sein de l’Éducation nationale et, en parallèle, la fondation d’une famille.

Je n’avais plus guère de temps à consacrer à la musique. De temps à autre, j’improvisais des mélodies, des fantaisies, des études, et restais un fidèle de Chopin, de Mozart, de Schubert ou de Brahms. Évidemment, le rock s’était imposé et mes compositions, trop sages et parfaitement décalées, n’avaient aucune chance de susciter l’intérêt, quand bien même me serais-je soucié de les commercialiser.

Quant à la navigation, elle a longtemps pâti de mon éloignement de la mer et de mes moyens financiers limités, jusqu’aux années 80 où j’ai pu louer parfois un voilier et retrouver mes automatismes après une longue période d’abstinence. Je me suis aperçu alors que, malgré quelques erreurs de navigation dues à mon inexpérience, je n’avais pas perdu le sens marin.

En 1984, avec le concours de musiciens de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, j’ai pu réaliser l’enregistrement de quelques pièces de musique instrumentale.

Quelques années plus tard, ma rencontre avec une femme qui écoutait Barbara et Joan Baez m’a incité à explorer d’autres horizons : la chanson. J’avais déjà fait quelques timides tentatives, mais rien de concluant. L’amour a dû certainement me donner les ressources nécessaires pour investir un autre univers. Combiner la composition musicale et l’écriture poétique est une gageure : pas simple de raconter une histoire en trois minutes !

De cette période est née une trentaine de chansons, dont ma femme et moi avons fait un spectacle. Je l’avais poussée à chanter comme elle m’avait poussé à écrire des chansons. Elle n’avait pas, selon les critères actuels, une grande voix, mais c’était une interprète prodigieuse, davantage faite pour la scène que pour le disque.

C’est en 1989 que nous avons pu acquérir notre premier voilier, un Conati 31 rebaptisé Élise, et c’est dès cette époque que la navigation est devenue pour nous un loisir régulier. Certes, nous habitions toujours aussi loin de la côte, mais nous y passions nos petites et nos grandes vacances.

J’ai vite compris que, pour naviguer dans de bonnes conditions, il ne fallait pas compter le temps passé de temps à bord à contrôler l’accastillage, compléter l’équipement, assurer la maintenance… Mais, durant 13 années, nous avons pu naviguer aussi loin que nous le permettaient l’étendue de nos vacances : les Baléares et la Corse étaient nos principales destinations.

En 1990, précisément le 15 août 1990, Montand, à qui j’avais envoyé un livret de nos chansons à sa maison de campagne (je la connaissais pour être passé de nombreuses fois devant lorsque j’habitais en Normandie) m’a appelé. Il aimait nos chansons et il avait envie de remonter sur scène. En fait, sous l’emprise de l’émotion, je n’ai pas vraiment compris ce qu’il voulait et, comme il était très pudique, il n’a rien demandé, et je n’ai rien proposé. Si j’avais saisi cet instant, de toute façon, rien n’aurait été fait, puisqu’en définitive il a renoncé à son projet et il est décédé l’année suivante.

Le CD est sorti en 1994. Nous nous étions mis en frais, le triptyque de la jaquette noire, orangée et bleue était réussie et les solos acoustiques, interprétés par des musiciens de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg mettaient les musiques en valeur ; les enregistrements, en revanche, n’étaient pas toujours probants : problèmes techniques à répétition au studio, énervement, fatigue… Mais bon, nous avions quelque chose à remettre à nos fans.

En fait, en dehors de quelques envois, les CD sont restés dans les cartons. Une succession d’événements familiaux et professionnels nous a obligés à refermer la parenthèse scénique. Chorus, le magazine de la chanson, nous a consacré quelques lignes dans un numéro spécial dédié à Serge Gainsbourg. Critique sympa, sans plus.

Pendant les années qui ont suivi, la famille, le boulot, la maison, les vacances, parfois la maladie ont rempli de nouveau mon quotidien, mais la musique n’était plus très présente. Et puis, il y a eu Notre-Dame de Paris et la musique de Richard Cocciante. Les Misérables, pas plus que Starmania et toutes les comédies musicales des 20 dernières années, n’avaient pas vraiment attiré mon attention. Notre-Dame de Paris, qui bénéficia d’un battage publicitaire considérable, m’a tiré de ma torpeur musicale. Je sentais que je pouvais faire quelque chose de ce genre et, pourtant, de différent.

Trouver un livret ou l’écrire. Mon tropisme vers le roman du XIXème siècle limita ma recherche. Cinq-Mars ? Mauprat ? Quatre-vingt-treize ? Je pensais surtout à Balzac, dont j’avais lu avec passion les romans lorsque je devais avoir 25 ans. J’avais souvenir de l’intrigue des Chouans ; mais, en relisant le roman, je me retrouvais en face d’une matière imposante et touffue : un couple à la Roméo et Juliette, une intrigue bien pensée quoique brouillonne, des personnages dignes de paraître sur une scène mais nombreux et les longs apartés balzaciens. Il fallait élaguer et remodeler, sans casser la dynamique du récit.

2003, c’est l’année où nous avons acheté un vrai voilier de grande croisière, Mindelo. Je commençais à voir la navigation en grand et me disais que, la retraite approchant, ce serait bien de disposer d’un voilier qui nous permît d’atteindre des rivages lointains et surtout d’avoir le temps de le préparer.

Quand j’ai pu, plus tôt que prévu, partir en retraite, j’ai repris « Les Chouans » que j’avais laissé en friche, après avoir longuement hésité, car je mesurais la somme de travail que représentait son achèvement. Ensuite, ce furent les arrangements, la réalisation d’un clip par les étudiants du B.T.S. audio-visuel de Montbéliard, l’enregistrement d’extraits chantés, la préparation d’un cahier de présentation, les envois, la réalisation du site Internet…, l’ensemble grâce à la précieuse collaboration de mon fils Frédéric, à l’aise autant avec l’image qu’avec le son ou encore le web. Par malheur pour nous et par bonheur pour elle, Aude, la chanteuse, tomba enceinte l’année de la réalisation des enregistrements, programmés longtemps à l’avance ; son ventre rond fit perdre au personnage de sa vérité.

4 à 6 mois par an, selon les travaux à effectuer et le programme de navigation, j’allais à bord de Mindelo, qui a quitté définitivement la France en 2005 pour un long périple qu’il n’a toujours pas achevé : la Sardaigne, puis la Sicile, la Turquie, la Grèce, Malte, la Tunisie, Gibraltar, les Canaries, Madère, le Portugal, le Maroc ; bientôt les îles du Cap-Vert, le Sénégal, le Brésil, les Caraïbes…

Puis l’écriture s’est imposée à nouveau.

La création musicale et la navigation s’excluent par la force des choses et, comme j’avais jadis commencé à écrire une sorte de fable politique (toujours inachevée), je m’y suis remis. Mais c’est un nouveau roman « La Montagne ensevelie » terminé fin 2012 qui m’a occupé durant cette période. Reliure d’un fascicule, envoi vers quelques dizaines d’éditeurs, réponses habituelles que les apprentis écrivains connaissent, où il est question de politique éditoriale, de comité de lecture, de production réduite, de sensibilité littéraire…

À peine le roman envoyé, j’ai repris un autre projet que j’avais également laissé de côté : la mise en musique de poèmes de Baudelaire, de Louise Labé, de Rimbaud et de Verlaine. Aude, dont la voix avait fait merveille dans le titre phare des Chouans « Reste endormi au creux de la nuit », accepta cette nouvelle expérience et nous avons pu enregistrer dix poèmes en 2014, que Frédéric réunit sur une page web. L’expérience est renouvelée en 2015 avec 7 autres poèmes de Ronsard, Victor Hugo, Mallarmé, etc. et une autre pianiste, Tatiana.

En outre, j’ai retravaillé quelques œuvres de jeunesse écrites pour le piano et achevé une Rhapsodie restée à l’état d’ébauche depuis quelques années. Elles seront enregistrées par Tatiana et Inga à l’automne 2015.

Toutes ces expériences de vie et ces productions artistiques éparpillées dans le temps sont rassemblées dans un vrai site placé sous l’égide de Baudelaire (L’invitation au voyage), où la poésie croise le voyage océanique, la chanson s’allie aux œuvres instrumentales et le roman côtoie le théâtre musical.

Une manière de dessiner l’itinéraire d’une vie.

En terre d’Alsace, le 24 mars 2015

Loading